Perseo Maille souvenirs en 1942 - maternite suisse elne

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Perseo Maille souvenirs en 1942

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A Madame Adela Maíllo 1.
Souvenir de notre exil dans la commune de Saint Maurice d´Ibie.
Avec toute ma sympathie

St. Maurice d´Ibie (Ardèche),
le 25 octobre 1942

- “Madame: pour une femme qui va devenir bientôt maman, ce maquillage ne va pas .... Voulez-vous vous laver, s´il vous plaît...?
Et Mademoiselle Edith, le sourire aux lèvres, tourna elle-même le robinet du cabinet à toilette.
L´interpelée, un peu surprise d´abord, puis un peu plus troublée prit machinalement le gant à toilette, le trempa dans l´eau et ôta tout de suite son fard. C´était une réfugiée alsacienne, un peu mûre et un peu plus frivole et coquette: une de ces femmes de la retraite de Mai et Juin 1940 dont un membre de l´Académie Goncourt, René Benjamin, a fait un peu trop impitoyablement le portrait dans son livre “Printemps tragique”.
Mademoiselle Edith était tout justement le type opposé: le type de femme qui prend la vie au sérieux et non comme une mascarade carnavalesque. D´abord, elle n´était pas française, mais suissesse; une jeune femme dépassant peut-être la trentaine, mais la portant avec aisance: svelte, mince, brune, habillée d´un uniforme à raies bleues et blanches, avec un col blanc empesé. Elle était la sage-femme de l´établissement. Parce que le lieu où cette scène s´est déroulée, était justement une Maternité: la Maternité suisse d´Elne 2, soutenue par la Croix Rouge de la petite République.
Elne est un village du département des Pyrénées Orientales, situé aux alentours des camps de concentration de St. Cyprien et d´Argelès-sur-Mer. Lors de l´exode des républicains espagnols en Février 1939, la Croix Rouge Suisse, section de Secours aux Enfants, s´était pressée d´y ouvrir une Maternité, pour venir en aide aux réfugiées espagnoles enceintes et aux enfantas nouveau-nés.
Il était alors ministre de l´Intérieur un radical socialiste et francmaçon notoire: Monsieur Albert Sarraut. C´est de son autorité que les camps dépendaient. D´autre part, à cette époque fonctionnait déjà en France l´oeuvre de la Sainte Enfance, dirigée alors par Mgr. Merio. Mais ni la philantropie maçonnique ni la charité catholique n´eurent l´idée de secourir spécialement nos malheureuses femmes et enfants. Naturellement ni l´une ni l´autre ne soupçonnaient alors non plus que l´année suivante, force femmes et enfants français et des peuples alliés de la France (la Pologne, la Belgique et la Hollande) se trouveraient dans le même cas 3. Heureusement la Croix Rouge Suisse – qui ne regarde pas la nationalité ni l´idéologie, mais le malheur – était déjà là; et dorénavant la Maternité Suisse d´Elne ouvrit ses portes non seulement aux futures mamans espagnoles, mais de toute autre nationalité, réfugiées dans les camps.
Justement quand Madame Adela Maillo y entra, à la fin Janvier 1941, il y avait une autrichienne, une russe blanche, une juive française, une polonaise, etc. Pourtant le contingent le plus nombreux était toujours celui des espagnoles.
La Maternité Suisse d´Elne était située à deux kms. du village et installée dans le Château de Mirois, un vieux bâtiment à trois étages, placé au milieu d´un jardin. On y disposait de 50 lits, distribués dans plusieurs pièces qui en contenaient de quatre à huit. Ces pièces avaient été baptisées pour la plupart de noms des principales villes espagnoles: Barcelona, Bilbao, Madrid, Santander, Sevilla et Zaragoza. Il y en avait en outre Suiza, Polonia, Marruecos 4 et Paris. Donc tous les enfants nés à la Maternité Suisse d´Elne étaient d´abord des marocains... C´était une petite chambre blanchie en blanc verdâtre et garnie d´un lit, une table, un lavabo et une armoire contenant les ustensiles de la sage-femme. Donc c´était là notamment le centre des activités de Mademoisele Edith. Parfois cette activité était vraiment angoissante, parce que les nouveau-nés ne voulaient pas attendre leur tour, et plus d´une fois, quoique peu souvent, il arriva d´accoucher sur l´unique lit deux mamans ensemble. Heureusement, pour Madame Adela Maillo, Perseo fut dès le premier moment, un enfant sage et il est arrivé à ce drôle de monde le 19 février 1941, sans presser impoliment sa mère ni sa sage-femme.
Perseo était un petit espagnol, espiègle et beau qui vingt mois après, devrait faire les délices des réfugiés de la commune de Saint Maurice d´Ibie. Mais au moment de se présenter dans cette planète et d´y demander une place pour lui, il n´était, comme tous les nouveau-nés, qu´un petit mammifère rougeâtre et déformé, pesant 2´770 kg. Aussitôt que Mademoiselle Edith le tint, elle le montra un instant à sa mère, puis le nettoya, l´empaqueta et l´expédia à “Madrid”. Chose rare! Sa maman, catalane cent pour cent, ne protesta pas.... 5!
Mais oui; “Madrid” était le bercail, la chambre aux berceaux des nouveau-nés: une chambre propre et soignée, regorgeant de berceaux en osier et d´innocents bébés. Lorsque Perseo s´y présenta, elle regorgeait tellement de poupons, qu´il n´y avait plus une place libre pour lui. Mais Mademoiselle Betty était une débrouillarde et lui en trouva une provisoire tout de suite, dans le berceau d´un autre petit espagnol. Perseo y resta pendant trois jours. Dorénavant il eut son berceau à lui.
Mademoiselle Betty, quoique maîtresse de “Madrid”, n´était pas madrilène ni espagnole, mais suissesse. Elle avait pourtant la grâce et l´aspect sympathique d´une jeune fille de la Latina ou de Chamberí 6.
Tout d´abord, elle parlait parfaitement l´espagnol, comme Mademoiselle Edith. C´était une poupée blonde, grande, frêle, jolie et gaie, âgée de quelque 21 ans; enfin, l´ange gardien idéal pour cette pouponnière madrilène.
Perseo y passa les premières 24 heures de son existence sans bouger ni goûter, comme c´est de rigueur dans ces cas, notamment en temps de restrictions. Mais dès le lendemain, il commença à voyager et à dévorer d´une façon alarmante. Chaque trois heures, il allait de “Madrid” à “Zaragoza”; pas en avion – Saragosse est éloignée de Madrid, quelques centaines de kilomètres -, mais dans les bras de Betty. A “Zaragoza” – la chambre où se remontaient les accouchées -, sa mère l´allaitait six fois par jour. Mais la pauvre mère, à la suite des privations du camp, n´était pas trop forte, tandis que Perseo montrait une voracité de loup. Alors trois semaines après, il fallut renforcer par le biberon l´allaitement maternel. Cependant même avec ce renfort, ce petit Lucullus en maillot ne se rassasiait pas. La ration normale de biberon étant de 120 grammes de lait, le petit Perseo en prenait toujours de 160 à 170 gr. Bah! Il était dans le pays de Pantagruel!
Naturellement après s´être bourré de cette façon, l´enfant sommeillait comme un ange. Il n´agaçait Mademoiselle Betty qu´à l´heure du réveiller. S´il avait été plus âgé, il aurait fallu plus d´une fois le réveiller à coups de bâton. Mais la jolie nurse ne dispensait pas les coups, mais les caresses. Grâce à ce régime, Perseo, 50 jours après sa naissance, pesait déjà 3´5 kilos.
Entre-temps, sa maman ayant quitté le lit s´était rendue de “Zaragoza” à “Paris”. Après deux années de séjour en France, ça valait la peine de visiter sa capitale – dut penser Madame Adela. Même en Mars 1941...!
Mais oui, le “Paris” de Mademoiselle Elisabeth 7 n´était pas précisément celui du général von Stülpnagel... Là, comme dans toute la zone occupée par la Maternité Suisse, ce n´était pas l´autorité imposée par la force, mais par le dévouement et la douceur. Mademoiselle Elisabeth, la directrice de l´établissement était une jeune personne de quelque 25 ans, blonde, mince, habile et sympathique. Elle était aussi suissesse, comme les deux collaboratrices, et parlait correctement l´espagnol; mais elle ne portait pas d´uniforme.
Les normes de la direction c´étaient, pour la discipline, une fermeté polie; et pour le régime, l´ordre, le bon traitement et la tolérance. Les trois demoiselles suissesses savaient s´imposer toujours de la façon la plus catégorique et la plus aimable. Du reste, l´ordre dans la maison était complet. Il ne laissait rien à désirer. Chaque lundi, Mademoiselle Elisabeth distribuait les services de la semaine entre les réfugiées qui se trouvaient en état de les assumer. L´hygiène était parfaite; la nourriture adéquate et abondante; le respect des croyances absolu. On baptisait les enfants dont les mères le demandaient expressement; mais aucune pression à ce sujet. Et d´autre part, pas de prières collectives ni de catéchèses impertinentes 8.
Quand Madame Maillo dut quitter la maison avec son enfant, le 11 avril 1941, ce fut avec un véritable regret et avec une immense reconnaissance envers ces trois suissesses exemplaires. Hélas! Le panorama allait changer complètement pour elle et son enfant. Une autre fois le camp de concentration avec ses barbelés, ses gendarmes, ses rats, ses poux, sa disette et sa misère...!
Pourtant au camp d´Argelès, il y avait aussi une caricature de Maternité, installée dans la baraque B9 du camp de femmes. Justement je connaissais très bien ce genre de baraquement pour avoir habité la B14, pendant les mois de Juillet et Août 1940, à la suite de l´armistice franco-allemand du 25 juin. Et bien, celle-là était une baraque comme les autres, avec la seule différence d´être parquetée, d´avoir l´éclairage électrique et d´être partagée en trois compartiments: un pour les mamans, un autre pour les enfants et le troisième pour Nati, une jeune femme espagnole chargée de la direction. Les bébés y avaient de petits berceaux en bois. Chaque nuit ils étaient surveillés par deux mamans qui se relevaient à deux heures du matin. Lorsque Madame Maillo s´y installa avec Perseo, il y avait quelques vingt enfants et une douzaine de mamans. La différence s´explique parce que la moitié presque des mamans avait d´autres enfants aînés, logés dans d´autres baraques et préféraient y dormir avec ceux-ci.
Pendant l´hiver, le compartiment des enfants avait un poêle à charbon pour les chauffer. Et c´était tout. Pas d´eau ni de moyens d´hygiène infantile les plus élémentaires. Pour nettoyer les enfants, les mamans devaient aller chercher de l´eau aux cuisines du camp qui, certes, ne leur en fournissaient pas toujours.
Le régime alimentaire des mamans qui allaitaient, était exactement celui du reste des réfugiées. A sept heures du matin, du café seul, mais bien mouillé... A midi, une assiette de navets seuls ou avec des artichauts et un peu de confiture ou de fruit. Parfois on y ajoutait une ou deux sardines salées et un quart de vin; et une fois par semaine on donnait encore un morceau de viande. Quant au pain, on distribuait journellement un pain d´un kg. Pour trois personnes, c´est-à-dire, 333 gr. de pain pour chaque maman. Bien entendu, ce kg. de pain n´était pas toujours réel, mais théorique. A 18 heures du soir, même repas qu´à midi.
Pour les enfants le rationnement était pareil. Le Camp ne faisait aucune distinction à leur égard. Que voulez-vous? Le Commandanement des camps n´était pas composé précisément par des professeurs de Puericulture. Heureusement la Section de Secours aux Enfans de la Croix Rouge suisse continuait à venir en aide aux enfants enfermés dans les camps. Elle fournissait journellement un litre de lait pour chaque nourrisson, et donnait aux autres enfants du lait au matin et un goûter à base de confiture ou de fromage dans l´après-midi. Ces goûters étaient aussi distribués chaque jour aux mamans.
Quand un enfant tombait malade, il était transféré à l´Hôpital Général du Camp. S´il était encore nourrisson, on permettait à la mère de s´y installer avec lui. En cas contraire, la mère ne pouvait le voir que les jours de visite, c´est-à-dire, deux fois par semaine, dans l´après-midi. D´ailleurs, lorsque les enfants se portaient bien, les mamans avaient besoin d´une permission pour sortir leurs bébés prendre le soleil entre les barbelés. Voilà donc comment Perseo et sa maman vécurent au camp d´Argelès-sur-Mer pendant un mois à peu près. Heureusement le pauvre poupon ne se rendait compte de rien.
Vers la mi-Mai 1941, comme le reste des enfants d´Argelès, fut transféré au camp de Rivesaltes, situé aussi dans les Pyrénées Orientales. Le transfert eut une suite tragique. Une demi-centaine de gosses succombèrent en quelques semaines. Mais Perseo tint bon vaillamment. Alors la Croix Rouge Suisse demanda et obtint le transfert des survivants les plus menacés à sa colonie infantile de Banyuls-sur-Mer. Perseo resta sur place.
Pourtant cette place n´était pas très confortable. Pour ne pas trop changer, comme Argelès, à peu près. Tout d´abord, Madame Maillo fut installée avec son enfant à l´îlot J, baraque 21. Puis, lorsque Perseo atteignit six mois, ils passèrent tous les deux à la baraque J15; six mois après, à la baraque J29; et enfin, quand le bébé eut quinze mois, à la baraque J33. Au commandement du camp de Rivesaltes, il n´y avait aucun disciple de Marie Montessori ni du docteur Variot; mais enfin, le traitement était un peu moins déraisonnable. D´abord, le rationnement des enfants était aussi en principe le même que celui des personnes âgées, mais avec cette différence: pas de vin ni de café, et seulement cent grammes de pain par jour. En compensation, on donnait un demi-litre de lait par jour à chaque enfant, à partir d´un an.
D´ailleurs, les secours de la Croix Rouge Suisse y étaient parfaitement organisés. On fournissait journellement aux nourrissons un litre de lait jusqu´à un an; une bonne ration pour deux repas de riz ou de bledine, d´un à trois ans; du riz seulement, de trois à six ans; et du lait et du riz ou purée, de six à quatorze ans. Les distributions étaient régulièrement faites par le siège Central des Secours aux Enfants, demeurant à Toulouse, 71 rue du Tarn.
Du reste, l´installation à Rivesaltes était aussi misérable que celle d´Argelès. Et sous quelques aspects, plus pénible encore. Ainsi par exemple la baraque des bébés avait un poêle, comme à Argelès; mais on ne fournissait point de charbon ni de bois pour l´allumer. Alors les mamans, pour ne pas laisser périr de froid leurs enfants, étaient obligées de s´ingénier pour trouver du combustible dans le camp, ce qui n´était pas facile et, en outre, donnait souvent lieu à des arrestations. Mais que ne bravera pas une mère pour défendre la vie de son enfant...?
Les craintes du Commandement du Camp à la suite de la crise de mortalité infantile aux débuts de l´été 1941, lui inspirèrent des mesures un peu inhumaines. Par exemple, celle de ne pas permettre à une mère de cohabiter avec deux fils âgés de moins de trois ans et celle de prohiber à un enfant de visiter son petit frère, demeurant dans la Maternité du Camp. Mais ces mesures furent enfin abrogées, à la suite d´une inondation qui put devenir une catastrophe.
Quand un enfant tombait malade, il était transféré à l´Infirmerie Générale du Camp; mais on n´y permettait l´accès de la mère que pour l´allaiter exclusivement, s´il était nourrisson. Pourtant elle pouvait le voir naturellement les jours de visite, c´est-à-dire, jeudis et dimanches. Heureusement pour sa mère, Perseo n´eut jamais besoin d´être transféré à l´Infirmerie.
On imagine quand même aisement que la vie dans ces conditions n´était pas très agréable, et on ne s´étonnera pas qu´un beau jour Madame Maillo eût enfin décidé de quitter le camp avec son fils, dans le délai le plus court possible. C´était le mois de Mars 1942. Perseo avait déjà plus d´un an et il demeurait au camp de Rivesaltes depuis dix mois. Son père, qui était enrôlé dans le 410 Groupe de Travailleurs Etrangers à Perpignan, avait été obligé de se rendre avec celui-ci en zone occupée en Juillet 1941. Il travaillait dès lors à St. Malo, la petite patrie de Chateaubriand et de Lamennais. Son frère aîné, José 9, restait avec moi au 160 G.T.E. à Saint Maurice d´Ibie (Ardèche). Un jour José Mailló me dit: “Je voudrais ramener ici, ma belle-soeur et mon petit neveu. Tu sais, ils demeurent au camp de Rivesaltes et la vie là-bas n´est pas belle pour eux. Adela me communique qu´avec un contrat de travail, on lui permettrait de quitter le camp.”
“Très bien – lui répondis-je. Compte sur moi pour faire les démarches nécessaires.”
Tout de suite, nous visitâmes Monsieur Arsac 10, le maire de la commune, et Monsieur Arrassipé, un ingénieur en retraite qui s´est engagé à prendre comme couturière Madame Adela Mailló pour sa femme et sa fille.
- Tu vois, c´est fait – lui dis-je à la sortie. Avant de finir ce mois, tu auras ici ta belle-soeur et ton neveu.
Mais hélas! nous n´avions pas tenu compte de l´esprit paperassier de l´Administration française. Croira-t-on? Pour envoyer Francisco Maillo travailler en zone occupée, un simple ordre et deux journées de voyage suffirent. Par contre, pour tirer sa femme et son enfant d´un camp de concentration, il fallut sept mois de transvasement de paperasses...!
Mais enfin, un beau jour d´octobre 1942, ils atterrirent tous les deux, à l´improviste, à la commune de St. Maurice d´Ibie. Tout de suite, nous les installâmes comme il faut dans notre hôtel de réfugiés. C´était un vieux taudis du village composé de deux pièces: une chambre et une cuisine. Dans la chambre nous couchions trois camarades: deux catalans et moi; dans la cuisine on avait fait un petit appartement avec deux couvertures et y couchait un jeune ménage aragonais. Alors pour loger Madame Maillo et Perseo, on improsiva à côté, dans la même cuisine, un autre minuscule compartiment avec deux autres couvertures; et voilà nos deux hôtes installés “comme il faut...” Mais oui: en tout cas, voilà en marche un foyer de sept personnes, non attachées pour la plupart par des liens familiaux, menant quand même avec harmonie une vie de famille, dans deux douzaines de mètres carrés. Naturellement pour faire des miracles pareils, il fallait être d´abord un réfugié espagnol.
Bien entendu, le petit Perseo devint dès le premier moment, la joie de la maison. Il était, certes, un joyau: beau, gracieux, inquiet, espiègle et affectueux. A cette époque il avait déjà vingt mois et pesait 12´800 kg. Ses yeux étaient bleus; son visage, potelé; ses cheveux, des boucles d´or. Il sautillait comme un chevreau, et il babillait comme un perroquet. Son jargon était pittoresque: une espèce d´esperanto particulier. Figurez-vous: sa mère étant catalane comme mes camarades Mateu et Masip; nous parlions le castillan, le ménage aragonais et moi; et dans le village le petit n´entendait que le français. Alors il nous saluait: “Kapalel, uva 11” ; et il disait à son oncle en refusant: “No vull 12”.
D´ailleurs, n´était-il pas né de parents espagnols dans un département français, dans une maternité suisse et dans une chambre marocaine...? Le comble, mon Dieu, le comble!
Comme tous les enfants de son âge, il cassait tout ce qu´il trouvait à la main et il s´amusait tapageusement avec tout et avec tous. Pendant les soirées, j´aimais le mettre souvent sur mes genoux et jouer avec lui joyeusement. Le pauvre gosse n´avait guère de jouets pour s´amuser; néanmoins il en trouva un épatant: un chat. Nous avions un petit chat, doux et patient, pour chasser les souris. Et bien, Perseo entra aux prises avec lui dès le premier jour et la queue du pauvre animal était toujours tendue entre ses mains, comme la corde d´un arc.
Comme Perseo entrait alors dans la période de l´imitation, il commença de très bonne heure à prendre les habitudes des hommes: fumer, dépenser l´argent et s´amouracher... Un jour Masip l´ayant mis entre les lèvres, pour s´amuser, une cigarette non allumée – c´est entendu -, le frippon de Perseo se mit à gesticuler comme un fumeur.
Il commença aussi à dépenser l´argent de sa maman de la façon la plus alarmante. Savez-vous comment? Déchirant tous les billets qu´il trouvait à la portée de sa main. Billet attrapé, billet mis en pièces. Bien sûr, il ignorait alors complètement l´existence et les ravages de l´inflation; mais il avait, on voit, l´intuition que tous ces papiers-là, sales et laids, ne seraient bons, à court délai, que pour allumer le feu...
L´engouement du petit Perseo fut quelque chose de plus épatant. Etonnez-vous-en! Il est devenu amoureux de Madame Geneviève Guitry...! Sans blague. Depuis quelques mois, j´avais sur mon chevet un grand portrait de la troisième femme de Sacha. Je l´avais découpé de la revue “7 jours” et affiché au mur de ma chambre. Eh bien, Perseo s´éprit du minois de la belle Geneviève et montant de temps en temps sur ma paillasse, il se mettait à l´embrasser amoureusement. Diable d´enfant 13!
Même au hameau des Salelles, l´ombre bienfaisante de la Croix Rouge Suisse continua à le protéger. A Genève, le berceau de l´auteur de l´”Emile”, Perseo avait quelques marraines mystérieuses: Mlles. Berney, habitant 18 rue Dassier. C´étaient des bonnes fées qui ne le connaissaient même pas. Et bien, raison de plus pour reconnaître leur bienfaisance et leur désintéressement.
Béni pays que ce petit pays de la Suisse dont les femmes se préoccupaient généreusement de sauver la vie des gosses infortunés du Continent, tandis que d´autres s´attaquaient alors avec férocité à détruire la civilisation et l´humanité...!






 
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